CHAPITRE 3
Chapitre 3
Jeudi après-midi, recrée. J'me sens pas bien parce que j'aime pas ce que veut faire Steven. On est tous près de la petite entrée de la MDL et d'ici on voit, sur le banc dos à la mare, la meuf qui me kiffe. En vrai, j'suis pas sûr qu'elle me kiffe, juste, j'sais pas, elle me troue mignon, quoi. Comme elle m'a dit. Parce que j'ai vu, à la St Valentin elle avait des roses dans la main. En plus, j'crois elle est pas hetero. Et qu'elle est en couple, ou en bail, un truc du genre. Bref, j'suis juste une distraction visuelle pour elle. J'm'en fous, c'est juste que Steven, Yacine et les autres devraient lui foutre la paix. J'fais genre, mais j'approuve pas du tout ce qu'ils disent d'elle.
- Wesh, matez, elle a pas d'amis ou quoi ? dit Steven.
Elle est toute seule sur un banc et quand quelqu'un passe trop près, elle fait genre elle est sur son tel. Ça m'fait rire.
- Elle est moche en plus, rajoute Yacine.
- Grave.
Autant confirmer, parce que j'veux pas être mal vu. Puis c'est vrai, quoi, c'te meuf elle est chelou. Genre des fois elle s'habille comme une vieille, ou genre juste c'est pas comme les autres. Avant, elle avait des Converses rouges toutes custom mais elle les porte plus, et j'crois qu'je sais pourquoi. En gros, une fois j'étais avec Yacine sur un banc, elle est passée à côté pour aller en MDL et elle avait ses Converses. Et Yacine a dit un peu trop fort un truc du style : ''c'est pas elle la meuf ? ses chaussures elles sont dégueulasses''. J'ai dû dire ''oui'', comme un con. Mais j'crois elle nous a entendu, ce jour-là. Parce que ses Converses, j'les ai jamais revues depuis. J'culpabilise pas, j'en ai rien à foutre.
Steven commence à s'approcher et bordel, les battements d'mon cœur ils s'accélèrent. Elle lève pas la tête, elle remarque rien. Des fois, elle regarde dans notre direction, mais super rapidement – elle est quand même cramée. Les gars bougent pas, Steven non plus. Elle s'est mise debout. Y a tous ses cheveux devant son visage. Elle en a des tonnes. Un soleil autour de la tête, ma gueule.
Ses yeux croisent les miens et j'sais pas c'qu'elle pense, mais j'ai des frissons. Elle a l'air… un peu perdue. Comme si y avait un truc qu'elle pigeait pas. En même temps, elle fait froid dans le dos. Les gars rient, la trouve ridicule. Ouais, c'est vrai, un peu. La meuf elle est minuscule. Un nain. Un nain avec beaucoup de cheveux. De plus en plus seule.
Ouais, avant, elle était jamais seule. Puis c'est arrivée une fois, puis une autre fois, et maintenant c'est au moins une fois par jour. Y a toujours une recrée qu'elle passe seule. Peut-être qu'elle s'est engueulée avec ses potes. A mon avis, c'est juste que ses deux potes elles sont en couple. Et que la meuf les laisse vivre leur vie, mais que du coup elle, elle en a plus.
Elle va en MDL, et elle passe devant nous. Elle fait genre elle fait pas attention à nous. Steven se décale beaucoup, en exagérant.
- Les gars, les gars, on laisse passer ! Malpolis, nan mais ho !
Puis il rit, puis d'autres aussi.
J'les vois, ses épaules qui se baissent. Je sais pas si elle me fait de la peine ou quoi. J'en ai rien à foutre d'elle. (31.03.2024) On passe vite à autre chose et j'suis soulagé. La vérité je reste encore à regarder la porte en mode elle va apparaitre mais même quand ça sonne j'la vois pas. Elle a dû partir par la porte du fond sans qu'on voit. La journée se finit et j'la vois juste sortir du bâtiment de sciences avec sa pote qui louche – strabisme, un truc du genre. Elle regarde même pas dans notre direction. Elle nous ignore. Elle le fait bien. Mais j'vois qu'elle guette quand même si j'suis déjà dans le bus. Ouais, c'est vrai qu'elle guette toujours mon bus. Elle devrait pas.
Quand j'rentre, y a la daronne dans la cuisine qui prépare une de ces purées immondes pour bébé. Pour Isaac, donc. Elle m'demande si ma journée s'est bien passée. Isaac crie dans son parc, j'vais l'voir.
- Wesh, mon grand, c'était bien chez Eugenia ?
Il me regarde avec ses grands yeux bleus et éclate de rire, le con.
- En parlant d'Eugenia, me lance ma mère depuis la cuisine, demain soir on mange chez elle. J'aurais bien aimé que ce soit l'inverse, mais cette maison c'est un bordel pas possible. Avant de manger, tu peux ranger un peu, s'il te plait ?
- Ouais, bien sûr.
- En attendant je vais changer la couche d'Isaac. Tiens, dès que le micro-ondes sonne, je veux bien que tu sortes la purée et que tu mélanges un coup.
Elle met le pot dans le micro-ondes, attrape Little Bro dans son parc et file dans la salle de bain. Je lance mes affaires dans ma chambre et range la vaisselle. Je mets la table, m'occupe de la bouffe d'Isaac, lave les quelques centimètres de plan de travail, ouvre la fenêtre. Maman revient et me demande de faire les pâtes pendant qu'elle donne à manger à son mini-elle. Isaac est littéralement son portrait craché, même si la daronne a les yeux un peu plus verts que lui. J'm'occupe des pâtes et le bébé hurle. Maman bataille, je ris. Quelle famille.
Le repas être prêt, j'fais deux assiettes. La daronne couche le p'tiot, revient dans la cuisine, s'assoit, et met une tonne cinq de ketchup dans ses pâtes. C'est une fan de ketchup.
- T'as beaucoup de devoirs ? elle me demande.
Elle a l'air fatiguée, c'est déprimant de la voir comme ça. J'ai trop l'impression qu'un jour elle va péter un câble et que ça va mal finir, cette histoire.
- Nan, j'ai tout fait au lycée.
Mensonge. Elle s'en fout, au fond.
- Et toi, ta journée ?
Elle boit un peu d'eau.
- Oh, bah tu sais, comme tous les jours. Sauf que je suis de nuit. J'pars dans une heure. J'pense rentrer vers six heures.
- Ok.
On finit le repas tranquillement et l'ennui du déjà-vu me prend.
Il doit être vingt-deux heures quand je reçois une photo de Steven. Au début, j'comprends pas. Puis après, déclic. C'est la photo d'une meuf près des bus scolaires, en train de marcher, son sac bordeaux sur une épaule. Ces cheveux noirs, j'les connais trop bien, maintenant. C'est la meuf qui me kiffe. Je flippe. Le gars il a pris une photo oklm d'une inconnue, comme aç ? En dessous, il a écrit : Elle s'appelle Emma.
Vous à Steven
Mec, comment tu sais ?
Steven à vous
Jlui est demandé
Gros doute. Quand elle m'a parlé sur Snap, j'ai pas souvenirs que son pseudo était ''Emma', ou quelque chose qui ressemble.
Vous à Steven
T malade
Message vocal de Steven. J'écoute.
''Ouais, gros, j't'explique. En fait genre bah elle était juste derrière moi en allant au bus et j'l'ai suivi jusqu'à sa ligne pour savoir quel bus elle prend tu vois ? Y avait pas les gars, j'étais tout seul. Et ouais, avant qu'elle monte bah j'suis allé la voir et j'lui ai demandé son blaze. Elle m'a dit Emma. Même son blaze c'est de la merde.''
J'lui fais vite un voc aussi.
''Mais mec t'es malade, imagine elle t'a vu ?''
Je vais voir les gens que j'ai bloqué sur Snap. Il n'y en a pas beaucoup, genre dix, quinze max, et aucune Emma ou un truc du genre. Y a une Léana, une Samira et une Lucie, j'sais même plus qui c'est.
Réponse de Steve :
''Plus c'est gros plus ça passe !''
Il est mort de rire ; moi ça m'fait pas rire du tout.
J'le laisse en vu et j'mets mon tel en mode ne pas déranger.
Putain de bordel de merde. Je mets mes mains sur mon front, recule mes cheveux. Faut pas sous-estimer Steven. Musique. Musique. Nekfeu. Il peut la laisser vivre, nan ? Elle a rien fait, wesh. On s'en bat les couilles, d'elle, nan ? J'sais pas, c'est une meuf lambda, comme une autre.
Un soir, pété sous les réverbères
Peut-être que je me retournerai vers toi
Le temps passe, je ne connais pas le surplace
Minuit, impossible de dormir. J'vais dans la chambre de ma daronne, voir Isaac dans son lit. Il dort, j'entends sa respiration. Il fait chaud. J'attrape ses petits doigts, sa bouche bouge. Ses yeux sont fermés, j'me demande de quoi il rêve.
Derrière, le lit d'Isabella DoSantos est défait et y a un bouquin d'ouvert dessus. Une boite de médocs, des antidépresseurs sûrement. Y a une paire de collants, par terre, et des chaussures à talons abimées. Y a une bouteille de Coca vide, les volets sont cassés. Y a un tableau qu'elle a peint elle-même ado, une photo d'elle, mon père, Vladimir et moi y a genre quinze ans. J'suis dans ses bras, tout petit, un an, j'dirais. Elle était plus ronde, plus jeune, plus souriante. Et mon père avait déjà l'air d'un sacré connard.
Les murs sont violets, gris, j'sais pas trop. Le placard est grand ouvert, et y a plus d'affaires à Isaac qu'à elle dedans. C'est triste, c'te chambre. Même les livres pour enfant qu'elle a pris dans la boite à livres donnent envie de chialer.
Une heure du mat', j'entends un voisin sur le palier. Des rires, un peu, des chuchotements. J'me suis posé dos à la porte d'entrée. Isaac s'est réveillé et a pleuré une fois, mais c'était rapide. Il commence à bien faire ses nuits. Il sait rien de la vie, il sait pas encore qu'on se fait chier dur, j'ai pas envie qu'il découvre cette réalité. J'ai envie qu'il soit pétillant comme l'était ma mère. Qu'il ait pas d'écouteurs pour écouter de la de-mer, qu'il ait des amis qui lui fassent oublier sa vie, profiter du présent. Tout c'que j'ai pas, quoi. Qu'il rende la daronne heureuse. Moi, j'y arrive pas. Elle se drogue avec ses médocs, pas moi qui lui ferai arrêter.
Insomnie, j'ai dormi deux, trois heures. Aujourd'hui j'ai sept heures de cours, sa race. Message de Sofiane, il vient pas en cours, il sèche. Arrivé au lycée, Emma – qui ne s'appelle pas comme ça, j'suis sûr – est la première personne que je remarque. Contre un mur, seule, avec de la musique dans les oreilles. Ouais, moi aussi j'me demande ce qu'elle écoute.
J'vais en MDL retrouver les gars et la journée n'est pas si différente des autres. Du moins, la matinée. A la cantine, on reste une heure et demie, à parler, à faire les cons.
Il est quatorze heures et j'ai cours d'anglais. J'suis au premier rang, sur la droite. Steven est tout à gauche, Nicolas un peu plus loin derrière.
- On retire les manteaux, n'est-ce pas, William, dit la prof.
J'l'aime bien, elle est sympa, elle cherche pas trop la merde. Elle a un côté qui me rappelle ma mère, j'sais pas trop quoi. Une aura maternelle.
- Je vais ramasser DM, c'était aujourd'hui le dernier délai. Pour ceux qui ne l'ont toujours pas parce que le chien l'a mangé, ce sera deux heures.
Elle passe entre les rangs, râle sur des gens, de vrais incapables. (11.04.2024) Et l'heure se termine aussi vite qu'elle a commencé. Après y l'heure d'espagnol, j'me fais chier parce que c'est l'espagnol et même si c'est pas spécialement compliqué, j'me fais chier et j'suis vraiment bien quand y a la recrée. J'l'attendais. J'sais pas pourquoi. Pour voir les gars, parce que j'aime pas les cours.
Seize heures, avec les gars près des toilettes des mecs dans la MDL. J'repense à la chambre de ma mère. C'est super souvent que j'pense à elle, à Isaac, à mon père, à sa nouvelle copine de merde, à ma solitude… Et là, j'sais pas pourquoi, un souvenir remonte à la surface. J'avais treize ans et c'était le confinement depuis un mois environ. Mes parents faisaient du télétravail, ils étaient encore ensemble, Vladimir était encore à la maison et Isaac était pas né. Il devait être vingt heures, par là. J'étais dans ma chambre à jouer et j'ai entendu mes darons s'engueuler. Au début, j'me suis dit ''ho, tant pis''. Mais ça a duré. Dix minutes, vingt minutes. Ils se criaient dessus comme des animaux. Surtout mon père. J'me suis dit qu'il avait bu. J'ai arrêté de jouer et j'ai ouvert un peu la porte de ma chambre, d'où on peut voir le salon, où ils se disputaient. Et là, j'ai vu mon père gifler ma mère. Si fort qu'elle est tombée par terre. Plus rien. Silence. J'ai refermé la porte de ma chambre et j'ai fait comme si j'pioncais, mais il était même pas vingt-et-une heures, alors c'était pas crédible. Après j'ai entendu mon père se barrer. Il revenu deux jours plus tard, on a jamais su où il était. J'ai vraiment eu super peur ce soir-là, c'est même une des seules fois ou j'ai chialé. Mais mon père a plus jamais touché à ma mère. Ils se parlaient plus, après ça. Il était souvent absent, la daronne dormait dans le salon. Puis y a eu Isaac, et il s'est barré l'année dernière. J'ai donc passé deux ans horribles entre les tensions des parents qui se parlaient plus, ma mère qui chialait, des problèmes, des disputes, la solitude. J'étais putain de seul. Ma mère était un fantôme. C'est Isaac qui lui a redonné des couleurs. Et p't'être aussi la libération quand mon père est parti.
- Bro, ça va ?
Je lève la tête. J'sais même pas qui a parlé. J'dis oui. Et ils reprennent leur discussion comme si de rien n'était.
Fin de la recrée, j'suis encore tout chose d'avoir repensé à cette époque pas très heureuse. En sortant, j'frôle une meuf qu'a l'air paumée, on dirait qu'elle cherche quelqu'un. Une fois arrivé dans le bâtiment de sciences j'me rends compte que cette meuf c'était Emma-pas-Emma. Les gars l'ont pas vu, j'crois. Heureusement. Elle va en 400, j'vais en 600 pour une heure d'ES. Après ça, plus court.
En entrant dans la salle on s'assoit tous dans le fond avec les gars, parce que le prof est trop gentil et qu'il en a rien à foutre, on joue. On écrit même pas le cours. Avant, on essayait d'être discret, en mode pas trop se faire repérer, écrire les cours, faire les exercices, mais maintenant, on mange, on joue – limite on gueule quand quelqu'un perd ou gagne. Des fois, l'prof vient nous voir, p'tit sourire, mains derrière le dos, alors Steven change de fenêtre sur son PC, met le manuel et dit ''Ouais, m'sieur, j'y arrive pas, c'est trop dur wesh''. Et on s'marre. L'heure se passe comme ça, j'oublie totalement ma vie, j'suis juste bien – j'crois.
Mais ça s'termine. J'pense : toutes les bonnes choses ont une fin. On dit au revoir à certains gars, dont Nicolas. J'me promets intérieurement de lui parler ce week-end. Il a maigri.
On s'installe sur une table de pique-nique, et j'me souviens, vendredi dernier, j'ai vu qu'sur une autre table, y avait Emma-pas-Emma, seule, again, en train de dessiner, ses écouteurs dans les oreilles. Un instant, elle regardait dans notre direction. J'me demandait à quoi elle pensait en faisant ça. J'sors mes écouteurs et je joue avec, le seul con debout car la bande est assise. Nan, y a quand même Yacine de debout aussi. J'fais tourner mes écouteurs dans ma main, j'les lance, les rattrape, les emmêle, les démêle.
- On marche ?
C'est Yacine. Il veut faire des tours de cours. Ok, il a un truc à m'dire. J'dis oui, parce que Steven commence à me casser les couilles à être trop actif. Donc j'accepte la proposition de mon autre pote.
- Bon, mec, comment ça va ?
Pas habitué à parler.
- Bah ça va, quoi.
- T'as l'air vraiment… j'sais pas, silencieux. Triste.
- Ben non, ça va.
- Sûr ? insiste Yacine.
J'vois pas où il veut en venir. J'sais pas si j'vais bien, j'crois que non, mais j'pense à l'heure de physique ou j'étais mort de rire, alors j'me dis que j'vais bien.
- Bah ouais.
- Ouais, c'est pas ton truc de parler de toi.
- J'y peux rien.
- Ouais, soupire-t-il.
Pendant un tour de cour, un tour de la mare, il dit rien. Puis :
- Mec, j'ai vu un truc.
Voilà. Il va m'dire c'qu'il voulait m'dire.
- C'est à propos de la meuf qui te kiffe, précise-t-il.
Et là mon cœur se serre.
