CHAPITRE 5
Chapitre 5 (NDA : Peut-être mon chapitre préféré, pour l'instant. Bonne lecture, n'hésitez pas à envoyer des retours !!)
La journée s'termine et j'arrive pas à me retirer de la tête ces couleurs. Bleu, violet. J'ai pas trop bien vu, sur le tel de Steven. Faudrait que j'aille chez Nicolas, pour voir. Qu'on aille voir ensemble, même. J'lui demanderai. C'est super intriguant. Là où habite Steven, Auxyl et Nicolas (pas dans le même immeuble, mais le même quartier), y a toujours eu des tags, c'est un endroit où c'est pas rare de voir un guetteur, tu vois. Mais ce graffiti genre il avait rien à voir avec les autres, du peu que j'ai pu entrapercevoir. C'était pas un mot, une insulte, un blaze. Nop. Un dessin. Genre de l'art. De l'art dans ce quartier ! La blague.
J'ouvre la porte de l'appart', balance mon sac dans l'entrée. Merde, y a mon PC dedans ! Oh, et puis tant pis.
- J'suis rentré !
J'vais dans la cuisine, musique dans les oreilles, je chantonne même, ouvre un placard en hauteur et en sort un verre. En-dessous, j'allume le robinet et me sers de l'eau. Je me retourne pour m'accouder contre l'évier quand tout à coup…
- PUTAIN ! C'EST QUI LUI ?!
J'fais tomber mon verre.
Devant moi y a un mec, quarante-cinq, cinquante ans. J'sais pas. Il fait l'âge de ma mère mais ça se trouve il a dix piges de plus. Ma mère fait vieille.
En parlant d'elle, elle entre dans la cuisine, Isaac dans ses bras. J'retire mes écouteurs, j'me penche pour ramasser le verre brisé et essuyer la flaque d'eau par terre.
- C'est quoi ce boucan ? Ho, Liam !
Elle a l'air surprise de me voir. C'est bon, il est quasi dix-neuf heures, j'rentre toujours à c't'heure-là !
- C'est qui ? je demande.
L'homme, j'le regarde mal. J'le connais pas. J'me méfie. Et je sais que je suis pas super poli et que ça fout mal la daronne mais j'ai un putain de mauvais pressentiment parce que le sourire de c'type sonne faux. Il porte une chemise claire, une veste en cuir marron, il est plus grand que moi de bien cinq centimètres, j'dirais. On dirait un homme d'affaire. Le dos droit. Et Dieu sait combien les hommes d'affaires ont rien à foutre ici, dans cet appart' pourri où j'vis avec ma mère et mon frère !
J'le sens pas, j'redoute le pire. Et s'il venait nous virer de chez nous parce qu'on a le loyer en retard ce mois-ci ? Et s'il venait faire comme dans les films, marchander avec une pauv' femme célib' comme ma mère pour récupérer de l'argent et abuser d'elle ? Bordel, qui est ce mec ?
- Liam, voici M. Rudeaux, présente ma mère, d'une voix trop enthousiaste.
- Tu peux m'appeler Sébastien, ou Seb, il dit, confiant.
C'est mort, mon gars.
- Il va venir de plus en plus souvent ici, m'apprend ma mère.
Elle pose Isaac dans son parc et s'approche de moi, un sourire de plus en plus grand sur son visage. Merde, elle a l'air heureuse. Merde, elle va m'annoncer une bonne nouvelle. Merde, et si c'était son nouveau keum ?!
- Y a quoi ?
J'arrive pas à me détendre. Je joue avec mes écouteurs d'une main, resserrant et desserrant le poing de l'autre.
- Cet homme ici présent est banquier dans la banque où je travaille…
Ses yeux pétillent, j'ai horreur de ça. Alors que c'est si rare. Mais purée, l'ambiance est super chelou ! Et ce M. Rudeaux, là, qui me fixe depuis tout à l'heure, j'ai envie de lui sauter à la gueule. Il se croit trop supérieur, à croire qu'il gagne plus de quatre chiffres par mois.
- … et grâce à lui, je ne suis plus cheffe des services d'agent d'entretien ! Il est directeur des finances et directeur des stratégies de l'agence dans laquelle je travaille !
Elle sautille presque. Elle applaudit. Une gamine excitée.
- Je suis sa secrétaire dès demain !
Elle lâche ça comme une bombe. J'me vois pas, mais j'suis sûr que mon visage est blême. Sérieusement ? C'est qui ce type pour se permettre d'offrir une si belle opportunité à ma mère ? C'est trop beau, c'est trop facile, c'est pas possible ! Ok elle a suivi des formations pour, elle a fait des tonnes de recherches et a eu des diners d'affaires pour apprendre du métier en plus d'être cheffe de service des agents d'entretiens de la banque, mais ça parait beaucoup beau.
J'suis parano ? Il veut quoi de ma mère, le con de Sébastien ?
Il prend même la parole, et j'suis très déçu de voir que sa voix est super banale, grave et sexy comme dirait Talia :
- Eh oui, petit, dès demain, ta mère aura un salaire de secrétaire, ce qui lui permettra de vous élever dans de meilleures conditions, toi et ton petit frère.
Il se tourne vers Isaac, qui joue tranquillement.
Ses mots me donnent envie de gerber. S'il sait ça de ma vie, le fils de pute, il sait quoi d'autre ? Qu'est-ce qu'elle lui a dit d'autre la daronne ? C'est pas ses oignons !
Les muscles de ma mère se relâchent, ok, elle attend une réaction de ma part. Que je la félicite, mdr.
- Euh… bravo, Maman.
Elle a un rictus. Elle sait que j'ai dit le maximum. Elle vient probablement de comprendre à quoi j'pense. Et ouais, gagné. Ce banquier de mes deux, j'peux pas l'blairer. Il m'rappelle un peu trop la nouvelle vie de mon père. Cette chemise trop repassée, ses chaussures trop brillantes. Tout neuf. Des cheveux bruns bien coiffés. Ouais, un besoin d'avoir une apparence irréprochable. A vomir. J'ai l'impression de voir mon père. Avec quelque chose de moins authentique. Peut-être son sourire de gros bourge, tout fin, sans émotion.
- Tu pourrais te montrer un peu plus joyeux.
Je tourne mes yeux vers M. Rudeaux. Il vient vraiment de dire ça ? Nan mais je rêve, il se prend pour qui ? Il se croit vraiment tout permit, ma parole ! C'est bon, quoi. Merde, à la fin. J'ai jamais demandé à ce qu'il soit là. J'le sens pas.
Et là je manque de péter un câble. La daronne pose sa main sur l'avant-bras de cet abruti, limite elle va lui dire ''calme-toi, mon chéri''. C'est trop. Je récupère mon sac de cours et j'vais dans ma chambre en claquant la porte comme un pré-ado qui veut faire ses démonstrations.
J'entends ma mère me demander de nettoyer pour le verre cassé, mais j'réponds pas, j'en ai rien à foutre.
J'enfonce mes écouteurs dans mes oreilles, j'aimerais qu'ils aillent jusqu'à mon cerveau. J'ouvre Spotify et mets à fond le premier titre, j'regarde même pas ce que c'est. J'écoute même pas. J'veux juste du son à donf qui pourrait couvrir mes cris si j'avais pas mes écouteurs. J'en ai marre.
Pour une fois, j'me sens pas vide.
L'inconnu remplit.
Ouais, ce gros connard de Sébastien va tout ruiner, j'en suis sûr. Qu'il laisse ma mère tranquille… tout ça pour les fins de mois ! Alors qu'on vivait presque bien, genre vraiment ça allait ! Un peu de retard sur le loyer si on utilise trop la voiture durant le mois, mais c'est tout !
J'me voile la face, c'est clair et net.
Ouais, il veut juste nous aider.
J'me fais des idées, j'ai tout mal interprété.
M. Rudeaux a juste bon cœur, et pitié de ma mère.
J'ai pas dormi de la nuit.
Mercredi, j'me réveille pas. Ça arrive jamais. D'habitude j'vais voir Little Bro, j'vais m'laver, manger un bout… Mais ce matin j'laisse mon réveil sonner à six heures. J'ai encore ma tenue d'hier. J'me suis pas changé. J'me regarde dans mon tel. J'ai une tête affreuse. Je change de position, m'étends de tout mon long.
Message de ma mère. Voyant mon état d'hier, elle a demandé à Eugenia de garder Isaac. Cool. Un truc en moins à penser.
Y a la tête de ce banquier qui pop dans mon esprit. I'm'fait chier dès le matin alors qu'il est pas la !
J'ai même pas fermé le volet, hier. J'ai pas bougé de mon lit depuis tout ce temps. J'ai aucune force. En plus il fait gris. Tout pour me rendre heureux.
Mine de rien, j'remarque que j'me sens pas vide. J'suis énervé. Pour de vrai. Ça faisait longtemps. C'est pas agréable du tout. J'ai envie de tout frapper, de faire tomber tous les meubles. Mais j'arrive pas à bouger. J'suis juste bien, au chaud dans mon lit.
J'pense aux conséquences si je séchais les cours. La tête de la daronne. On va éviter… Il est quelle heure ?
J'attends le dernier moment pour quitter l'appart' et prendre le bus. Comme si, au dernier moment, j'allais avoir une bonne raison d'échapper aux deux heures de spé anglais et de philo.
Bordel de merde, ma mère a le droit d'avoir une vie, putain ! En plus, c'est tout bénef' pour elle, qu'est-ce que j'ai ?
Dans le bus, j'note même pas qu'y a pas Sofiane. Il s'est pas assis à côté de moi. J'mets ma capuche. Fait froid. J'veux voir personne. D'habitude, personne me voit, mais quand même. Aujourd'hui, j'prends pas de risques.
Allez, respire…
Musique.
Au lycée tout semble allez mieux. Les gars déconnent, les cours me font penser à autre chose, j'croise Emma-pas-Emma en allant en MDL à la recrée (elle en sortait, et elle a ce reflexe de baisser la tête quand elle croise des gens d'un peu trop près), un pigeon m'a touché la jambe, j'ai sursauté et on a éclaté de rire avec Rayane…
Le midi, Steven, Auxyl, Nicolas et moi on traine ensemble dans Nogent. On s'bouffe un grec, et on passe le reste du temps chez Steven à jouer dans sa chambre. Le seul endroit à peu près calme de la baraque. Il a trois petites sœurs de huit, sept et six ans qui hurlent h24. Elles sont trop chou, Inaya, Ama et Zainab. En bref c'était super cool – et dans le frigo y avait des Lipton et j'adore les Lipton donc j'en ai bu deux.
Vers dix-neuf heures, Auxyl rentre chez lui, ça va, le chemin est pas long. J'propose de raccompagner Nicolas, on dit au revoir à Steven.
En sortant de l'immeuble y a du vent, et y a tous mes cheveux qui m'vont dans les yeux. Nicolas est pas mal non plus. Même si, ce con, il est jamais coiffé.
- Tu vas les couper, un jour ? il demande.
- De quoi, mes cheveux ?
- Non, tes couilles.
J'le fixe.
- Non, t'es con. Bien sûr, tes ch'veux !
J'éclate de rire mais j'réfléchis pas.
- Non, j'veux pas les couper. C'est bien, longs comme ça.
J'ai des cheveux qui m'arrivent aux épaules. Un carré, ma mère a dit. J'aime bien. C'est chiant, parfois, genre quand y a du vent, mais j'aime bien. Une fois, j'passais à côté d'Emma-pas-Emma, et elle parlait de Mikey, dans Tokyo Revengers. J'ai juste entendu ''Mikey'' et j'me suis dit que j'avais la même coiffure que lui. Mdr, j'lui ressemble un peu, en fait.
- Ça te va bien, dit Nicolas.
Quand il dit un truc qu'il pense, il regarde jamais la personne à qui il le dit. Il met ses mains dans les poches de son pantalon – le seul gars de la bande qui porte des pantalons des fois, avec Rayane.
J'ris. Ouais, il est gentil, Nicolas. Je sais que ça m'va.
J'arrive à son niveau et j'le bouscule en riant, j'sais pas pourquoi j'fais ça, mais j'le fais, j'me sens con. On rit tous les deux, j'sais pas trop c'qu'on fait, on s'bouscule, on s'frôle.
Mais d'un coup j'm'arrête. Sur le mur de l'immeuble d'en face, entre deux blazes tagués, y a un truc… plus joli, plus coloré, plus récent, plus artistique. J'reconnais la photo de Steven. C'est assez petit, sur le bas, à droite. J'm'approche, avec Nicolas. C'est un visage de profil, qui regarde direction le parc, avec des cheveux violets et bleus qui volent au vent. J'suis figé. (26.04.2024) Je trouve ça beau.
- Il est là d'puis dimanche ou lundi, j'sais pas, m'apprend Nicolas.
J'm'avance encore, et j'me surprends même à toucher la peinture du bout des doigts. Mouvement de recul, coup de jus. Ou peur ? En tout cas, on dirait pas que c'est fait avec des bombes. Ça a dû prendre mille ans à faire ça ! Qu'est-ce que ça fout ici ? C'est pas du tout l'ambiance du quartier… ça fait passer un message ? Y a full de détails, pour un visage de profil. On dirait une illustration d'album pour enfant, même si c'est… poétique. Ouais, c'est poétique, ce visage. Peut-être à cause des couleurs. Bah ouais, qui a les cheveux bleus et violets, en vrai ?
- J'sais pas qui a fait ça, avoue Nicolas. C'est balèze, en même temps.
Il pointe du doigt une sorte de petite étoile noire, sous le nez.
- C'est la signature, j'pense, il dit.
J'plisse les yeux pour mieux voir. Des lettres mélangées ? Une étoile bancale ? C'est trop bizarre, une p'tite tache sous le chef d'œuvre.
Mais, rapidement, j'recule. Ouais. J'm'en fous, de c'te machin. Pas mon affaire. Steven, Auxyl et Nicolas me donneront des nouvelles, c'est tout c'qui compte. Pas besoin que j'm'en mêle.
Je raccompagne Nick chez lui, et même, j'y reste un peu. Y a son daron, que j'ai déjà vu trois ou quatre fois, qui mate un film dans le salon, avec une bière dans la main. Sinon, y a pas un bruit. Ça change de chez Steven. C'est un calme bizarre, l'ambiance est chelou. Son père il me dit bonjour sans bouger, on dirait un zombi. Nicolas il s'en fout, il me guide sans faire attention à son vieux.
Dans sa chambre, Nico a plein de trucs vintages et ça m'étonne toujours. Genre les vieux objets débiles qu'on trouve dans les vides greniers. Les bidules cassés dont on se sert plus mais qu'on vend parce que ça intéresse toujours des gens, pour la déco, par exemple. Style une pile de cassettes sur son bureau, un Polaroïd sur la table de ch'vet, un tourne-disque sous la fenêtre. Ce gars est vraiment unique. Sur son lit, y a des feuilles et des cahiers, en grand bordel.
- Tu révises ? je demande.
- Ouais, c'est le bac blanc des spés et de philo dans une semaine, gros.
Je soupire. Ouais, c'est vrai. Les profs font que nous le répéter. Ras-le-bol. Ils font cours plus des révisions, et c'est lourd. J'ai l'impression qu'on est que vu comme des moutons qui passent le Bac, rien d'autre. Déprimant. C'est pas profiter de la vie, ca. Puis à part décevoir et se décevoir soi-même, le Bac, ça sert à quoi ? Ma mère veut que je l'aie, bien sûr, et j'l'aurai, après l'important aussi, pour elle, c'est la mention. Ça, c'est autre chose. J'm'en fous un peu. L'avenir, c'est flou. Donc… j'm'en flou un peu. Jeu de mots.
A vingt-heures, j'rentre chez oim. Et j'suis super soulagé parce qu'il y a pas Sébastien, comme hier. Y a pas la daronne non plus. Bizarre, elle bosse plus de nuit, logiquement. Dans la cuisine, elle a laissé un post-it. Isaac est nourri et dort, et elle mange avec M. Rudeaux et la nouvelle équipe pour un diner d'intégration. Elle rentrera vers vingt-deux-heures. Je froisse le papier, le fourre dans ma poche… avant de le jeter dans la poubelle, finalement. Super. Elle est jamais là, mais là, ça m'fait chier. J'l'aime pas, ce M. Rudeaux, mais j'peux pas l'empêcher de voir ma mère… et ça fait chier, putain.
J'ai pas faim, je mangerai pas. J'vais voir Little Bro dans sa chambre, et ouais, il dort. Comme un bébé. Il est super mignon. Je reste bien vingt minutes à observer son ventre qui monte et qui descend.
Hey, Little Bro, si on inversait les rôles ?
Dans ma chambre, j'ouvre grand la fenêtre et je me penche pour voir le bas de la rue. Y a rien. Des voitures, un chat qui rôde. Et le froid qui entre dans la baraque. Fait sombre, un sombre bleu. Un bleu sombre. Pourquoi la nuit est sombre ? Pourquoi la nuit a ce putain de pouvoir de tout rendre solitaire et mélancolique ? Même le buisson là-bas on dirait qu'il est dépressif. La nuit est maléfique, c'est le méchant dans le film qui veut contaminer tout le monde de ses idées suicidaires. Détruire le monde. La nuit veut détruire le monde. C'est que d'l'ombre, la nuit. Elle prend la place du soleil, et on dort parce qu'y a plus de lumière. Pathétique. Mais j'me laisserai pas faire.
Je prends ma veste, mets la capuche, sors de l'appart' en fermant bien à clefs. C'est inconscient de laisser un p'tit de six mois tout seul chez soi la nuit, mais j'en aurai pas pour longtemps… J'reviens, Isaac.
